Une proposition de loi pour protéger les captages d'eau potable a été retirée à l'Assemblée nationale le 12 février 2026. L'information est passée sous les radars. Pourtant, les données disponibles sur la qualité de l'eau du robinet en France et sur la présence de pesticides dans l'eau potable justifient qu'on s'y arrête — non pas pour alarmer, mais pour comprendre ce qui se joue réellement dans nos nappes phréatiques.
Pesticides dans l'eau du robinet : une conformité en recul depuis 4 ans
En 2020, 94 % de la population française était alimentée par une eau conforme aux limites réglementaires de qualité pour les pesticides dans l'eau potable. En 2024, ce taux est tombé à 71,5 %, selon le bilan du Ministère de la Santé.
En quatre ans, près d'un quart de la population est passé du côté des dépassements de seuil.
Une nuance honnête s'impose : une partie de cette baisse s'explique par l'élargissement du spectre des molécules mesurées. Depuis 2023, les analyses incluent davantage de métabolites — les molécules issues de la dégradation des pesticides — qui n'étaient pas systématiquement recherchés auparavant. Plus on cherche, plus on trouve. Les deux phénomènes coexistent : la surveillance s'améliore et la contamination progresse.
Ce qui est certain : la situation ne s'améliore pas. Et depuis 1980, plus d'un tiers des 32 000 captages d'eau potable français ont dû être fermés, dont 41 % en raison de teneurs excessives en nitrates et pesticides. On ne nettoie pas une nappe phréatique. Quand un captage ferme, la ressource est abandonnée.
Qu'est-ce qu'un métabolite de pesticide, et pourquoi en trouve-t-on dans l'eau du robinet ?
C'est la question centrale pour comprendre pourquoi une molécule interdite il y a 5 ans se retrouve encore dans votre verre d'eau aujourd'hui.
Lorsqu'un pesticide est épandu sur un champ, il ne disparaît pas. Il se dégrade dans le sol en métabolites — des molécules filles souvent plus solubles dans l'eau que la substance d'origine. Ces métabolites s'infiltrent lentement vers les nappes phréatiques. Ce voyage peut prendre des années, parfois plusieurs décennies.
Le chlorothalonil en est l'exemple le plus parlant.
Ce fongicide a été utilisé pendant 50 ans sur les céréales, les légumes et la vigne. Il a été interdit en 2020. Son principal métabolite — le chlorothalonil R471811 — est aujourd'hui la molécule la plus fréquemment retrouvée dans les eaux potables françaises : présent dans plus d'un prélèvement sur deux. Les concentrations les plus élevées sont mesurées dans les Hauts-de-France et en Bourgogne-Franche-Comté.
Pour se repérer dans le temps : l'atrazine a été interdite en France en 2003. Elle est encore régulièrement détectée dans les eaux souterraines aujourd'hui, plus de 20 ans après son interdiction. Le mécanisme est le même.
Ce que les projections scientifiques annoncent pour les prochaines années
Un rapport conjoint de trois inspections générales — celles des ministères de la Santé, de l'Agriculture et de la Transition écologique — publié en juin 2024, est sans ambiguïté : le nombre de non-conformités va croître et mettre les acteurs sous tension, indépendamment des décisions politiques immédiates.
L'effet retardé est déjà en route. Les molécules épandues ces 10 à 20 dernières années n'ont pas encore fini leur voyage vers les nappes.
La veille des débats à l'Assemblée nationale, une tribune signée par plus de 650 chercheurs, cliniciens et acteurs de santé publique, publiée dans Le Monde (11 février 2026), posait les termes clairement : "Suspendre les politiques de protection de l'eau potable revient à choisir d'aggraver les contaminations, choisir de voir s'accroître l'incidence des maladies qu'elles engendrent. L'inaction est irresponsable et coupable pour les générations à venir."
Ce n'est pas une association militante. C'est la communauté scientifique et médicale française.
Ce qui reste encore ouvert, c'est la mesure précise des effets sanitaires d'une exposition chronique à faibles doses. La limite réglementaire de 0,1 µg/L par pesticide n'est pas un seuil sanitaire établi sur la base de la toxicité : c'est un choix technique et réglementaire historique. Les effets d'un mélange de plusieurs molécules à doses faibles — ce qu'on appelle les effets cocktail — font encore l'objet d'études actives, notamment pour les populations les plus vulnérables : femmes enceintes, jeunes enfants.
L'eau du robinet reste la ressource la plus surveillée de France. Surveiller n'est pas protéger.
L'eau du robinet fait l'objet de milliers d'analyses chaque année, supervisées par les Agences Régionales de Santé. C'est la boisson alimentaire la plus contrôlée que vous consommez. Dans la grande majorité des cas, ces contrôles ne révèlent rien d'alarmant.
Mais la trajectoire — 94 % de conformité en 2020, 71,5 % en 2024, et des projections orientées à la baisse — invite à ne pas confondre surveillance et protection.
S'intéresser à ce qu'on boit, et éventuellement filtrer son eau, c'est un réflexe qui mérite autant d'attention que ce qu'on met dans son assiette. Pas de la paranoïa — de la cohérence.
Questions fréquentes sur les pesticides dans l'eau du robinet
L'eau du robinet est-elle dangereuse à boire ? Dans la grande majorité des cas, non. La conformité réglementaire reste assurée pour la plupart des Français. Mais "conforme" ne signifie pas "sans résidus" : cela signifie que les concentrations mesurées restent sous les seuils fixés par la réglementation, qui sont eux-mêmes des choix techniques, pas des seuils de risque zéro.
Comment savoir si mon eau contient des pesticides ? Vous pouvez consulter le bilan de qualité de votre commune sur le site du Ministère de la Santé (sante.gouv.fr) ou sur la carte interactive dansmoneau.fr, mise à jour mensuellement par Générations Futures et Data For Good.
Le chlorothalonil est-il dangereux dans l'eau ? Son évaluation sanitaire est encore en cours. L'Anses a classé son principal métabolite (R471811) comme "non pertinent" en 2024 — ce qui signifie que sa présence ne crée pas de non-conformité réglementaire, mais ne préjuge pas de son innocuité à long terme. Sa présence dans plus d'un prélèvement sur deux en fait la molécule la plus surveillée de France.
Sources : Bilan qualité pesticides 2024, Ministère de la Santé — Rapport IGAS/IGEDD/CGAAER, juin 2024 — Tribune Le Monde, 11 février 2026 — Générations Futures / dansmoneau.fr — Anses, campagne d'occurrence chlorothalonil

